Jean-Michel Othoniel avec Noëlle Tissier, au Crac de Sète

Enfiler des perles », une activité qu’on jugeait futile avant Jean-Michel Othoniel. L’artiste lui a définitivement rendu ses lettres de noblesse. Mais réduire l’œuvre de l’artiste à ses seuls colliers et pendentifs monumentaux serait absurde.

Noëlle Tissier et Jean-Michel Othoniel au CRAC, à Sète

Dernier artiste choisi par Noëlle Tissier pour conclure de manière éloquente les plus de vingt ans qu’elle aura passés à la direction du Centre d’art contemporain de l’île singulière, Jean-Michel Othoniel est aussi l’un des trois premiers. Elle l’invita avec Yan Pei-Ming et Philippe Perrin en 1988 pour l’ouverture des premières résidences d’artistes de la villa Saint-Clair, l’école des Beaux-arts de Sète. « Ça a été ma première rencontre avec le monde de l’art », se souvient JM Othoniel, plein de reconnaissance. Exposé après ces trois mois de résidence, il rencontre aussi le galeriste qui le représentera pendant plusieurs années avant que la célèbre galerie Perrotin prenne le relais. « J’ai eu beaucoup de chance ! » sourit-il aujourd’hui. Cette année-là, JM Othoniel est aussi exposé à Bonn, Londres et Paris, mais il l’affirme : « Noëlle [Tissier] m’a vraiment mis le pied à l’étrier. » Né à St-Etienne, en 1964, il sortait à peine diplômé de l’école des Beaux-arts de Cergy Pontoise. « En juin, j’avais mon diplôme et en juillet, j’étais à Sète ! » A suivi la carrière internationale qu’on sait.

Météorites
Ce qui distingue le travail de JM Othoniel tient pour une grande part au matériau dont il use : le verre, et l’obsidienne en particulier. « J’ai le chic pour faire compliqué », plaisante-t-il. La matière n’est en effet pas simple, ni à trouver, ni par sa plasticité ; il en fabriquera !
Alors que l’artiste prospecte un filon d’obsidienne sur les îles Éoliennes, il croise un vulcanologue qui lui explique en effet qu’il serait plus rationnel d’en produire à partir de la pierre ponce qui recouvre désormais le site de Lipari ; les carrières ayant été à jamais englouties. L’artiste relève le défi. Il s’entoure d’une équipe, celle du centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques de Marseille. « Pendant plus de deux ans avec les chercheurs, nous avons travaillé à ressusciter ce matériau. » Une des œuvres qu’Othoniel en tire, figurant un petit volcan, s’appelle Contrepet et est visible au carré St Anne, à Montpellier.

D’autres obsidiennes présentées au CRAC ont été extraites d’Arménie. Les péripéties qui ont émaillé leurs quêtes mériteraient bien, elles aussi, un chapitre. Mais il suffit de les découvrir, noires, massives (500 kg chacune !) sur leur socle de marronnier, pour imaginer le parcours qui fut celui de ces « météorites ». Faces outre-noir, multiples et réfléchissantes, elles figurent des autoportraits de Jean-Michel Othoniel et semblent témoigner par leur densité de l’énergie qu’il a fallu déployer pour les exposer là.

Tsunami
Malgré le brise-lames qui protège ses quais, la ville de Sète couve ainsi en elle des éléments cataclysmiques, primordiaux. Dès la première salle, une vague submerge d’émotion le visiteur par sa taille immense et par sa portée artistique exceptionnelle. La prouesse technique, consubstantielle à l’impact voulu par l’artiste sur ses visiteurs, exprime sans équivoque la reconnaissance qu’a JM Othoniel envers le lieu qui l’accueille. Conçue à partir de 10 000 pavés de verre soufflé en Inde (comme autant d’histoires à conter), figée par une structure complexe et deux ans et demi de travail à plein-temps (pour l’ensemble de l’exposition), cette véritable « folie », selon les mots de l’artiste, vaudrait presque à elle seule toute la carrière de l’artiste. Trente années impulsées ici semblent en effet suspendues. Par ce chef-d’œuvre, l’artiste évoque non seulement La grande vague, célèbre photo de Gustave Le Gray prise à Sète en 1857, le tsunami de 2011 qu’Othoniel a vécu au Japon – on pense aussi à La grande vague de Kanagawa, d’Hokusai – mais sans doute à ce vague à l’âme que ressent celui qui boucle une longue traversée et aborde enfin le rivage de ses débuts. Cet arrêt sur image est « un cadeau qu’il fait à Noëlle », analyse l’entourage de la directrice du CRAC et de l’artiste.

Dans les autres salles de l’ancien entrepôt frigorifique, suivent des « tornades », mobiles monumentaux de perles de verre enfilées sur des tiges d’acier, conséquences probables de ce big bang originel. Des Black lotus expriment « un monde de pureté noirci par l’homme ».
À l’étage, des dessins préparatifs de ces travaux, notamment de la bouche de métro parisien Palais Royal – Musée du Louvre, jamais montrés, figurent une sorte de frise chronologique.
Au Carré St Anne, Montpellier
Wild Pansy
Au carré St-Anne, à Montpellier, la lumière des vitraux, celle de l’astre solaire et les couleurs de la collection personnelle d’Othoniel – jamais montrée non plus – entrent en communion. La démarche est spirituelle, en écho au caractère sacré de l’ancienne église. Colliers et pendentifs forment autant de talismans égrainant une vie de passion et de souvenirs plus ou moins heureux. Comme ce collier cicatrice dont l’artiste porte au cou la réplique. Des larmes de verre selon le titre d’une œuvre.

Ultime exposition également pour Numa Hambursin, directeur artistique de St Anne, ces Géométries amoureuses ont entre Sète et Montpellier un destin décidément très symétrique. Conçues conjointement sous le commissariat des amis du musée Fabre et du CRAC, elles signent des parcours qui convergent et divergent, rapprochent et s’éloignent, mais ne laissent sûrement pas indifférents (spécialement affrété par la galerie Perrotin, un vol en provenance de Bâle a même permis à une trentaine de collectionneurs, critiques d’art, directeurs de lieux de visiter l’exposition).
À Sète, une fleur pourpre monumentale nommée Wild Pansy conclut l’exposition. Une pensée sauvage littéralement, celle d’un « d’un homme libre » selon les mots de Jean-Michel Othoniel. Et une sorte d’offrande – encore – à Noëlle Tissier, qui boucle comme le fermoir d’un collier la longue séquence poétique qui lui a permis d’être l’artiste qu’il est. Enfiler des perles, au fond, fut bien le quotidien de l’ex-directrice du CRAC, qui l’explique d’elle-même : « Je suis productrice de liens. » C’est aussi le quotidien de Numa Hambursin, un autre homme libre qui, préférant dénouer celui que le liait à la mairie de Montpellier, rejoint la fondation du groupe immobilier Hélénis. Tous deux poursuivront leurs quêtes de nouveaux talents, dans un autre cadre, une géométrie plus que jamais amoureuse de l’art.

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